Mutilation et plus si affinités
Aujourd'hui, je m'en vais traiter d'un sujet qui me tient à cœur, comme j'ai pu vous le prouver à de nombreuses reprises. Je vais en effet aborder un thème vieux comme le Monde, un thème qui a intéressé toutes les cultures, tous les peuples, de tous temps... Je vais vous causer de la Mutilation... (Grande musique terrifiante, dans le style Psychose ou Carrie)
La mutilation donc et les mutilés qui vont avec... Il y a bien entendu différents types d'infirmités avec différentes causes et différentes explications. Je vous illustrerai plusieurs cas, en restant dans des exemples restés célèbres et immémoriaux et on va sauter dans le bain avec les sacrifiés...
La mutilation-sacrifice est quasi systématiquement une auto-mutilation expiatoire; on retrouve par moment des sacrifices destinés à autrui ou plus rarement à soi. La cosmogonie nordique n'étant pas avare de cas du genre, on ne va pas se priver. Chez les nordiques, le Père de Tout et Chef des Dieux, Odin (Woden, Wotan, Jolnir, Istwô, etc...) a accepté, pour prouver sa valeur et acquérir le pouvoir, de sacrifier un de ses yeux dans la fontaine dite de Mimir. Après cette épreuve, son unique œil borgne était capable de discerner le monde invisible, il avait des pouvoirs hypnotiques et sa connaissance du monde chthonien était complète.
Le plus grand exemple reste probablement Tyr, Dieu du combat (Dieu du Duel plus vraisemblablement). Lors de la saga qui oppose les Aesirs au monstre Fenrir, les Dieux demandèrent aux nains une chaîne si puissante, que même Fenrir ne pourra s'en détacher. Est alors crée Gleipnir, un ruban indestructible, fabriqué à partir de six instruments surnaturels. Sentant la supercherie et la fourberie, Fenrir accepte le défi et consent à se laisser emprisonner, sûr de sa force; toutefois, il veut en gage la main d'un des Dieux. Aucun n'a assez de courage pour se laisser dévorer la mimine et finalement, seul Tyr, Dieu du combat, place son bras droit dans la gueule du loup géant, bras, qu'il ne tarde pas à perdre, car Fenrir ne parvenant pas a se détacher, récupère son gage. Tyr a perdu son membre, pour un Dieu tel que lui, c'est une infamie terrible, mais pourtant, il a sauvé Asgard tout entier. Son influence, qui s'exerce naturellement par ses mains est semble-t-il décuplée par le caractère unique de son bras gauche. Le Dieu représentant le combat singulier n'est-il pas encore mieux représenté par un unique bras ? Ce membre seul symbolise par là même la main de justice, le jugement divin, qui est incarné dans le duel, l'ordalie d'honneur. Tyr a perdu son bras et a gagné le respect éternel, ainsi qu'un mélange de crainte et de mépris pour un Dieu si puissant et pourtant si diminué...

"Our Friend Tyr is showin' us how it is done... !"
Si la mutilation peut parfois servir à accroître la Badassitude de quelqu'un (tout le monde a déjà vu l'exemple classique du "guerrier aveugle") ou d'une manière plus générale à le sublimer, faut pas oublier que perdre un bout de soi, c'est tout de même pas super valorisant. Dans la réalité, on pourrait trouver un max d'exemples (comme de contre-exemples d'ailleurs), mais on va repartir sur la base mythologique, plus fun... Un exemple type est le légendaire Nuada "Airgetlám", Roi du peuple des Tuatha Dé Danann. Lors de la bataille de Mag Tuired, il perd son bras et par cet état, perd la royauté. Manchot, le roi perd son caractère guerrier ; il perd de même son rapport aux dieux, car son imperceptibilité le déchoit de son lien avec le divin. Nuada retrouve finalement sa puissance lorsqu'on lui fabrique une prothèse en argent, le roi, de nouveau symétrique, droit, équilibré, peut reprendre sa place légitime.
Lors de l'affrontement mythique entre Seth et Horus, ils perdent respectivement un bras et un œil. Le Dieu des hommes perd une partie de lui qui échoit donc à l'être humain. Horus perd de sa divinité, l'homme perd de son humanité, mais l'un dans l'autre, n'est-ce pas la même chose ? La violence de l'affrontement montre l'échec d'Horus, Dieu censé être le digne fils d'Osiris : un être parfait. En cédant à la force physique, en se complaisant dedans pour vaincre son adversaire, il y laisse de lui-même.
Séquence "Learn Your History !", En 1559, Henri II, Roi de France, joute avec le chef de la garde écossaise, Gabriel de Montgommery. Lors de la charge, la lance de Montgommery glisse et éborgne accidentellement le monarque. Henri II s'est cru avec cette mimique moyenâgeuse dans un autre temps, un temps de lutte chevaleresque, quand celle-ci était devenue obsolète depuis plus d'un siècle. Henri II refuse d'oublier, de voir que le temps change, le prix à payer est lourd, Henri II ne survivra pas à sa blessure, mais le Roi de France ne meurt jamais...

"Henri II, Roi de France. Mords-y l'œil Jonson... !"
La mutilation, c'est également un tournant, un changement, physique en premier lieu, mais naturellement mental en même temps. Sans que ce soit un procédé très classique, la mutilation dans un récit sert à dramatiser et proposer un changement pour la victime. Dans la réalité, est-ce utile de dire qu'un mutilé voit sa vie totalement transformée ? (N'importe quelle personne ayant eu une jambe ou un bras en vrac pendant un bout de temps confirmera que ça change pas mal de trucs²).
Dans les 7 vies de l'épervier, Gabriel de Troy est un personnage iconique de cet état. Dans le premier tome, il perd, de manière, certes symbolique, son visage. Il perd par là même une partie de son humanité, il devient tel le masque écarlate qu'il porte, avide de violence, alors qu'il savait se contrôler dans le passé. Ce nouveau Gabriel, l'épervier, est juste un soudard jouant au super-héros et il va falloir lui donner une sacrée leçon pour qu'il change. En perdant son bras gauche de façon assez humiliante, le bretteur se détache en partie du Diable qui le hante. Les crimes qu'il a commis sont exorcisés par la perte du premier responsable et Gabriel se retrouve incapable de jouer au fou dangereux qu'il était. Sa guérison se fait dans la douleur la plus extrême, physique d'abord, mais aussi parce qu'il ne peut plus être l'épervier, ce qui scelle la fin de ses relations avec son frère et sa fille. Gabriel se retrouve hors du monde, il lui faut en gagner un autre. Gabriel appartient pourtant encore au Diable, il lui faut une deuxième ordalie. La perte de son œil, la destruction du masque rouge sang et la prison détruisent définitivement l'épervier, lors de sa sortie, il est libre d'être qui il veut. Que veut donc être Gabriel de Troy ? Ce qu'il devient, c'est bien la mort incarnée. Du rouge de la violence sanglante, il troque ses guêtres pour le noir funèbre. L'épervier devient le Condor. Impavide, impitoyable, Condor ne joue plus, il foudroie quiconque se dresse sur son chemin. Il s'est délesté de ses sentiments, son passé, mais le Diable est joueur et Gabriel ne s'est pas totalement débarrassé de lui. Gabriel de Troy va par la mutilation, se délivrer de son calvaire, il va redevenir avec dix ans de plus ce qu'il était autrefois. C'est le dur prix à payer pour sa tragique erreur de jugement. Sec, froid et sans merci, voila ce qu'est Gabriel après avoir tant perdu. Une lente chute, brutale et traîtresse, c'est ce qui attend le cadet des Troy...
Dans Akira, Tetsuo subit également son ordalie. Trop rapidement, il devient un monstre qui se prétend tout puissant, la première bataille contre Kaneda et son ancienne bande le ramène un peu sur Terre, mais point trop, ayant réussi à survivre à la drogue, il reste persuadé de sa force. Il va falloir qu'il perde plus et ce plus, ce sera son bras. La puissance, la violence du moment, SOL tel la foudre divine, faisant retomber l'ado à ce qu'il est, en voila une scène-clé d'Akira. Tetsuo se recroqueville, disparaît de la circulation. Lorsqu'il revient, il est changé, crasseux, encore plus cynique et désespérément seul. Lui aussi est coupé du monde par cette mutilation. Il va tenter sans succès de se raccrocher avec ses pouvoirs mais, et c'est d'autant plus vrai dans le film, ce nouveau bras le condamne, il n'est plus lui et se refuse à aller de l'avant. Lentement mais surement, ce vide physique rejoint le vide mental et le bout de métal qu'il espère voir remplacer son membre de chair et de sang, témoigne bien de l'inutilité de sa tentative, comble de l'ironie, lorsqu'il pense avoir retrouvé ses états, c'est bien sa prothèse qu'il tend à Kaori, la seule à avoir encore un peu à espérer de lui...
Il y en aurait encore beaucoup à citer : Guts (et Götz von Berlichingen par la même occasion), Johnny Joestar, etc. Je me contenterai de ces deux exemples qui sont mes préférés.

"Why so Painful ?!"
Il reste encore d'autres exemples mythiques. Les cyclopes étant à la base dotés de trois yeux, mais leur père, Ouranos, jaloux et craintif de leur puissance, leur enleva leurs deux yeux, ne laissant que celui du front, puis il les jeta dans le Tartare. Les cyclopes Ouraniens sont les grands artisans, les faiseurs de foudres. Ce sont des divinités chthoniennes, liés aux caves et aux grottes, où ils placent leur forge et en parallèle, ils dominent la force du ciel. Ce sont les forgeurs des armes et les parents des trois grands Olympiens : Zeus, Poséidon et Hadès. Il s'agit plus de faiseurs de rois qu'autre chose. Ils sont puissants et craints, respectés et redoutés. Leur œil unique les spécialise et les isolent du Monde, les plaçant dans un autre univers, où ils sont seuls à y voir clair et donc, les seuls vrais rois. Les trois Cyclopes étaient de même les frères des trois Hécatonchires, monstres aux cent bras et cinquante tètes. Ils symbolisent aussi la force détournée : Si les Hécatonchires sont la force brute et surpuissante, les cyclopes borgnes et boiteux sont ceux qui forgent la destruction. Héphaïstos se place dans le même ordre d'idée, rendu infirme et boiteux par son père, il s'enferme dans ses forges. La claudication, est typiquement associée à ceux qui ont la maitrise du feu et du métal. Comme beaucoup, ils ont sacrifié leur intégrité physique, volontairement ou pas, pour acquérir la connaissance, l'autre force. Dans un autre ordre d'idée, Achille n'est pas différent. S’il est invincible, son talon n'est pas protégé. Dans un sens, n'est-il pas infirme lui aussi ? Il est celui "Aux pieds agiles" et pourtant, sa faiblesse vient bien du pied. Il n'est pas stable, il bouillonne, il est sanguin et violent. Il ne sait tirer compte de sa faiblesse et elle se retourne contre lui.

"On en dit beaucoup dans cet article, mais certains trucs... ça reste à voir..."
Nous en avons presque fini avec nos unijambistes, manchots, borgnes et autres. Il est clair que cet article n'a pas pour but d'être exhaustif mais de présenter de grands traits et de grandes figures. De manière générale, l'infirmité s'oppose traditionnellement à l'équilibre créé par la dualité, c'est pour cela que l'on utilise par exemple le mot "impaired" en anglais pour désigner les infirmes. Curieux jeu de mot qui fait rimer l'imparité avec l'infirmité. Un être ainsi diminué, c'est quelqu'un qui se "coupe" du Monde. Il sort du monde "réel", "humain" et pénètre dans l'univers chthonien, souterrain. Il passe du Yang au Yin, du diurne au nocturne. Si la normalité est symbolisée par un équilibre, la mutilation admet sa victime dans un autre système, une autre société. Il perd sa place, mais gagne une connaissance, une puissance autre, surnaturelle...
SneV
Commentaires
L'une de mes légendes favorites restent celle du Roi Nuada avec son bras "mécanique" - ce concept faussement moderne lié à un mythe très ancien m'a toujours fasciné^^
Dans le genre exemple très pertinent, on peut citer Alef-Thau, héros de la bande dessinée du même nom. Il naît en tant qu'enfant-tronc et va passer la majeure partie de sa série à conquérir et à gagner (Dans tous les sens du terme) ses membres manquants. Cette quête est symboliquement présentée comme la conquête d'Alef-Thau de son humanité, il est alors facile d'y retrouver la mise à l'écart du genre humain de l'infirme. Sachant qu'à cela s'ajoute le fait qu'Alef-Thau est amoureux d'une immortelle, un être parfait, ce qui rend son statut encore plus insupportable et motive d'autant plus sa quête.
Enfin, pour continuer sur le fait que la mutilation apporte une connaissance, un pouvoir inaccessible aux êtres normaux, Alef-Thau sacrifie l'un de ses yeux pour recevoir un apprentissage de l'art du combat. Bref, si vous aimez les héros mutilés et que vous ne connaissez pas Alef-Thau, jetez-vous dessus sans hésiter.
La mutilation est une thématique pour le moins intéressante...


