La Mort dans deux séries américaines des années 2000

01/05/2010 21:37

D’accord, j’admets que mon titre est totalement foireux, si ce n’est gagesque, mais c’était simplement pour signifier la ligne conductrice qui allait le structurer et me permettre de parler de deux séries qui me tiennent à cœur sans qu’elles aient énormément de rapport entre elles. Quoique. Nous allons voir ça.

Ces deux séries, pour ne présenter que leur titre, sont SIX FEET UNDER et DEAD LIKE ME (deux séries qui commencent à dater mais qui n’ont rien perdu de leur superbe). Si la première a de fortes chances de vous dire quelque chose par son titre – c’est bien normal, SFU a acquis depuis longtemps un statut culte dans le paysage audiovisuel américain ; la seconde en revanche me parait beaucoup plus confidentielle, même si cela ne veut en aucun cas dire moins bien.
Comme mon titre l’évoquait si maladroitement, les deux séries bénéficient d’un seul et même article, car elles parlent toutes les deux de manière très intéressante et différente de cette phobie, cette obsession qui nous habite tous et nous hante [avec un H comme dans « halibi »], la Mort. Chacune propose donc sa vision personnelle de ce thème universel, et l’opposition des points de vue est telle que pour parler de la Grande Faucheuse de manière objective, les développer en même temps me parait essentiel.



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On continue avec le sempiternel générique dans l’image de présentation ! Générique qui est excellentissime, tant au niveau de l’image que de la musique, devenue classique.



25 décembre 2000. En cette belle journée de Noël, Nathaniel Fisher, père de famille et directeur de pompes funèbres, meurt dans un accident de voiture. Pour la famille Fisher, le deuil doit se faire pour que la vie continue. Entre la mère, Ruth, qui n’a jamais vécu seule, l’aîné, Nate, le baroudeur qui décide de rester quelques temps pour aider au maintien de l’entreprise familiale qu’il déteste, le benjamin, David, qui affronte difficilement son homosexualité et la cadette, Claire, qui est étouffée dans le cocon familial et s’emmerde au lycée ; les choses ne s’annoncent pas faciles.

Le pitch de départ n’a pas l’air très joyeux, n’est-ce pas ? Et encore, ce n’est que le commencement de cinq saisons passionnantes et peu joyeuses.
Car s’il y a bien quelque chose que je retiens de SFU, c’est l’incroyable noirceur qui la ponctue tout du long. Non pas que la série ne fait que nous narrer les échecs et les déprimes métaphysiques de la famille Fisher, bien au contraire, son écriture est d’une qualité phénoménale et, pour la comparaison, serait à l’opposée de DESPERATE HOUSEWIVES. Les deux séries n’ont strictement aucun rapport, mais là où DH fait depuis la deuxième saison des vrilles scénaristiques incessantes, toujours dans le much [sans que j’assimile cela à un défaut], SFU étonne par sa capacité à se contenir et ne pas entrer dans le grandiloquent. Seuls les twists de la saison 4 me paraissent un peu abusés, mais le reste du temps, la série jongle sur tous les registres, passant de la mélancolie à la comédie sur un fond de tranche de vie vraiment intéressant dans les thématiques qu’elle aborde : du deuil à la communication difficile entre les gens, sans oublier l’homosexualité, l’addiction, la maladie... Autant de thèmes casse-gueule qui n’échouent pas dans la série. Pour exemple, l’homosexualité n’est jamais traitée comme une sexualité marginale, ce sont justement les personnages qui la rendent marginale. Je remarque qu’il est très difficile de retranscrire ce que la série fait passer tacitement.
SFU possède à ce titre une structure géniale qui veut que chaque épisode démarre par une mort, épitaphe à l’appui. Quand je dis géniale, c’est surtout que la série a su, tout en gardant cet impératif, ne pas s’embourber dedans et rendre la chose non-rébarbative : la première scène de chaque épisode sera l’occasion de tromper le spectateur, jouer avec ses nerfs (les morts sont rarement celles qu’on attend) grâce à la réalisation et à la conclusion [de cette scène] inévitable. Mais là où ça devient fort, c’est lorsque la série se permet de jouer avec ce code de temps à autre, s’en libérant quasiment. Les auteurs ont même su faire en sorte de donner une importance variable aux morts qui vont très souvent [mais pas toujours !] finir par être traités par l’entreprise Fisher & Sons. En clair, les funérailles pourront constituer le fil conducteur de l’épisode ou n’être qu’anecdotique. Très bon et bien géré en tout cas.
Pour en revenir à la narration, celle-ci est excellente dans le fait qu’elle se permet de ne pas tout expliquer au spectateur, contrairement à LOST, putain vous nous prenez pour des mormons ou quoi, laissant des zones d’ombre qu’on remplira à son grès. Et c’est d’une logique implacable : personne ne peut prédire les réactions des gens, les sauts d’humeur et les raisons attenantes. On peut passer du coq à l’âne que ça ne dérange pas, c’est même très cohérent. Aussi, SFU s’amuse par moment à annoncer des pistes pour ne jamais les utiliser, afin de nous prendre à contrepied (Rico, l’employé des pompes funèbres, qui est dégoûté par les homosexuels mais dont on ne connaitra pas la réaction face au coming-out de David, et qui l’accepte ! Magnifique ! Et ce n’est qu’un exemple mineur) ; alors que certains évènements imprévisibles surgiront mais jamais de manière grotesque. Le mieux étant que la série se pare d’une facette irréelle dans les hallucinations et fantasmes des personnages, ce qui se retranscrit très bien à l’écran : les scénaristes s’amusent fortement à insérer dans la série des scènes très pathos et attendues par le spectateur et [là est le génie !] les personnages, avant de faire un reboot sur le fait que ce n’était que des divagations mentales des acteurs. On saisit alors que le propos de SFU est à la fois de faire une fiction, tout en évitant les écueils des poncifs cinématographiques en se rapprochant de la réalité (les délires fantasmagoriques faciliteraient souvent la vie des personnages, mais la série leur dit non).
Concernant les acteurs, on peut aussi dire que c’est un régal perpétuel, chacun pulvérisant les clichés de son personnage et lui donnant une multitude d’expressions nuancées ou fortes. Nate (Peter Krause) est à ce titre plus d’une fois bouleversant. Quant à Michael C. Hall, j’avais quelques a priori du fait que je l’ai connu avant dans DEXTER où il joue un psychopathe sans nom, mais force est de constater qu’il passe très bien à l’écran : certes, malgré les background très différents de ses deux rôles principaux, il a tendance à jouer un peu de la même manière (Dexter n’a pas d’émotion et David est très renfermé), mais son personnage dans SFU transpire quand même d’une humanité très touchante et d’un jeu plus subtile qu’au premier abord. Mais le meilleur reste quand même Nathaniel Fisher (Richard Jenkins) qui joue un personnage mort (vu que c’est son décès qui marque le début de la série) avec une puissance sans pareille, toutes ses apparitions bénéficiant d’une aura particulière. Le personnage a un cachet très spécial, vu qu’il ne vit qu’à travers les délires un brin schizophréniques [qui s’apparentent aux fantasmes déjà évoqués, mais qui vont plus loin] de ses proches, mais l’acteur réussit à faire briller dans l’œil de Nathaniel une lueur de folie douce perpétuelle qui le rend attachant, ambiguë et irrésistible. Il est surtout le personnage centrale d'une des scènes les plus cultes de la série, où Nate se retrouve avec son paternel, Mme Vie et Mr Mort pour un poker ! Un vrai régal !



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La famille Fisher d’origine au complet ! De gauche à droite : Nathaniel, Ruth, Claire, Nate et David.



Je trouve personnellement la série éminemment noire dans le fait qu’elle aborde la mort sans tabou, sans complexe et sans artifice. Malgré son statut de fiction, l’écriture est tellement habile (alternant pudeur et voyeurisme) qu’on a du mal à ne pas être happé par et à ne pas ressentir une certaine empathie (ou une empathie certaine) pour tous les personnages (même lorsqu’ils ont tord ! Ce qui est diamétralement opposé, encore une fois, à DH où un personnage qu’on adore peut taper sur les nerfs en moins d’une seconde). Ce qui fait que même si la série possède une profusion de moments joyeux et heureux, il traine constamment une petite trainée de souffre qui parasite l’ensemble (des frictions ci et là, un mot de travers) qui ne permettent pas de voir un instant simplement gai. Parce que la vie n’est pas ainsi, et tout et tout. Ce qui fait que dans l’ensemble, ce n’est pas la joie (surtout quand on voit l’acharnement sur le personnage de Nate). Même les fondus sur fond noir qui ont été remplacés par des fonds blancs (très jolie idée) n’arrivent pas à stopper cette sensation mélancolique et dure. Car n’importe quoi, n’importe qui, n’importe où, disparait.
Il n’empêche que la série bénéficie d’une telle qualité d’écriture, de réalisation (photographie, montage, jeu sur les sons) et d’acteurs qu’elle se regarde agréablement et qu’on n’en regrette pas le visionnage ! Un classique qui n’a pas usurpé son statut, qu’on se le dise !

Bien, maintenant qu’on s’est tous un peu déprimé devant cette excellente série à foutre le cafard aux plus joyeux d’entre nous, il est temps de passer à quelque chose d’infiniment plus loufoque et optimiste :




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Le générique donne le ton d’emblée : jazzy, décalé, drôle et absurde. Show must go on !



Georgia Lass (mais appelez-la Georges, nettement plus féminin) a 18 ans, aucune volonté, aucune vie. Elle n’a pas de copain, n’en a jamais eu, n’a pas d’amis, en a eu peu. Elle a plaqué la fac et cherche activement un travail. Pour couronner le tout, elle est en guerre froide avec sa mère, n’échange plus avec son père depuis une dizaine d’années et ne voit en sa petite sœur qu’un parasite, lorsqu’elle prend conscience de son existence (soit 10 secondes par semaine). Georges postule dans l’entreprise Happy Times (temple de la bureaucratie dont on ne saura jamais rien si ce n’est qu’il y a des bureaux, des comptables et des post-it), mais se fait recruter par Dolorès Herbig (brow-eyes, jeu de mooot) dans les archives, lieu où elle a sa place puisqu'il n'y a personne et que le boulot est vivant. Décidément, la vie de Georges est géniale. Et elle va s’arrêter là, lorsque la lunette des toilettes de la station Mir lui tombe sur la tête, lorsqu'elle prend sa pause déjeuner. Ou plutôt, elle va commencer là ! Car Georges n’est pas morte ! Elle a été in extremis sauvée par un Faucheur, qui lui par la même occasion légué ces fonctions. Maintenant, Georges est une « entre-deux », une personne ni morte ni vivante qui a pour boulot d’accompagner les défunts vers l’au-delà. Un travail qui se fait en équipe, avec Ruben le grincheux chef, Mason, le british défoncé, Betty, l’extravagante et Roxy la contractuelle pas commode. Mais ce n’est pas les fonctions de Faucheur qui permettent de payer les factures...

Si le synopsis vous a paru un brin farfelu, sachez que ce n’est que les prémices de ce qui vous attend ! Dead Like Me est une série particulièrement étrange, dont il ne faut pas essayer de rationaliser le contexte. Je me souviens encore avoir eu du mal pendant les premiers épisodes, puisqu’ils posent les fondations d’une bâtisse nonsensique (les Faucheurs doivent simplement toucher les futurs défunts pour faire leur travail ; les noms de leurs victimes sont inscrits sur des post-it ect.), laquelle il faut accepter tel quel. Dès lors qu’on a admis les rituels de la série, on peut se plonger dans une série hilarante et, j’ose utiliser ce mot qui d’habitude m’irrite légèrement tant il me parait pour une fois approprié, fraiche.
DLM parle d’un sujet grave (la mort) tout en y apportant une légèreté sans égal, que ce soit dans son propos (la mort du personnage principal n’annonce pas la fin mais le début de la série !) ou dans sa réalisation autrement plus inventive et décalée que le magnifique classicisme de SFU (ralentis, accélérations, plans-séquences virevoltants ect.). Les deux séries peuvent faire l’objet de petites comparaisons structurelles (les personnages principaux vivent la mort au quotidien, la série démarre par une mort importante, au moins une mort par épisode et tout), mais dans leur ton, aucun parallèle ne peut être fait.
L’écriture est à ce titre excellente, car poussant le bouchon du non-sens avec toujours plus d’aisance, maniant les relations entre les personnages avec justesse et irréalisme (si je veux), évitant parfois certaines scènes faciles pour s’intéresser au « difficile ». La série ose, s’éclate, nous amuse, est impertinente, polissonne, aborde des sujets plus graves (le deuil de la famille de Georges) toujours avec le sourire... sans qu’on se dise à un moment « attend, y a un problème ». DLM assume tout et c’est donc très bon !
Le casting porte sur les épaules la drôlerie de la série, sans pour autant que tout repose sur lui : ce sont des vecteurs de bonne humeur, de doux dingues qui font passer les messages de la série de manière tacite (et ce même si Georges retient ses enseignements en voix-off). On peut néanmoins regretter quelques personnages mis de côté dans certains épisodes (Roxy surtout), même si ça n’altère en rien leur qualité. Surtout que la série commençait (enfin, à l’épisode 5) par envoyer bouler le personnage le plus communiquant (je ne vous en dis pas plus), ce qui m’avait au premier abord déçu, avant que celui-ci ne soit remplacé immédiatement par la sublime Laura Harris [qui est aussi à l’origine d’un des twists les plus gagesques de 24 !], qui joue une actrice défunte à la moue croquante, au tempérament bien trempé et aux répliques hilarantes (« I made a blowjob to Clark Gable », jeez). Si vous ne devez en retenir qu’une, c’est bien elle (et ce malgré l’excellence du reste du casting), et ce n’est pas dop_ qui me contredira !



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Les Faucheurs au complet eux-aussi ! De gauche à droite : Mason, Roxy (en haut), Georges, Ruben et Daisy Adair *bave* !



Il est d’ailleurs amusant de voir qu’en comparaison de SFU qui se termine là où elle le veut, rationnellement, DLM tourne au non-sens le plus complet en s’achevant brutalement à la seconde saison. D’accord, c’est parce que la série n’a bizarrement pas été reconduite, mais ça rajoute un petit quelque chose absurde qui est dans le ton de la série.
En tout cas, si vous avez envie de bonne humeur sur 29 épisodes de pur délire, n’hésitez par une seconde, DLM est faite pour vous !



PS : Bon, maintenant il est temps de faire un petit coup de gueule : messieurs de HBO et Showtime, pourriez-vous au moins engager un professionnel pour faire l’interface de vos DVD, qui sont une horreur sans nom ? C’était déjà un problème sur THE WIRE (d’ailleurs, le prix sur Amazon.uk de l’intégral de SFU avec VOSTFR est quasiment le même, miam !), mais là on atteint des sommets. J’veux dire, ne pas pouvoir faire de lecture intégral de tous les épisodes d’un coup et devoir se taper trois/quatre écrans à chaque fois qu’on veut accéder aux menus désirés, c’est atroce et lourd. Pitié, plus de stagiaires là-dessus, soignez un peu le commercial.

PPS : Ne vous laissez pas avoir par les choix marketing de DLM, où les affiches ne représentent en rien la série, puisque les personnages y posent comme des bogoss et des stars alors qu’ils ne font JAMAIS ça et rien ne suggère des paillettes dans la série. Passez outre, parce que c’est infameux et ça lui porte préjudice. DLM ne mérite pas ça.



Leto

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