"Mémoire de Requin"

03/04/2010 12:02

Vous vous êtes déjà demandé ce qui se passait lorsqu’on produit une idée ? Lorsqu’on écrit un texte ? Lorsqu’on réfléchit ? Lorsqu’on crée ?
N’avez-vous jamais réfléchi à ce que devient ce flot de concepts, d’idées, et de théories que l’on formule chaque jour ? Où vont-elles ? Que font-elles une fois évoquées ?
Ce sont tant de questions que l’on pourrait se poser. Elles n’ont pas de réponse concrète. Bien des philosophes (notamment Platon avec sa théorie du Monde des Idées) ont produit nombres de réflexions sur la question, qui n’ont eu pour résultat que de faire engraisser la masse totale des pensées de l’être humain.
Eh bien un livre de science-fiction, écrit par le jeune écrivain britannique Steven Hall (c’est même son premier), présente une théorie tout à fait intelligente sur la question, tout en casant cela dans un scénario abracadabrant, mais prenant et tout à fait censé.
Le voici.

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Ci-dessus, dans l'ordre, les couvertures anglaises, portugaises et françaises. On peut comprendre que la popularité du bouquin change suivant les pays où il est publié, mais POURQUOI avoir employé cette couleur pour la VF ???



Un jour, dans une petite bourgade tranquille d'Angleterre, Eric Sanderson se réveille seul chez lui. Il ne se rappelle pas de ce qu'il y faisait, ni comment il y est arrivé. C'est alors qu'il trouve une lettre signée "Le Premier Eric Sanderson", qui lui dit d'aller voir le Dr. Randle, médecin-psychiatre. Cette dernière lui explique sa situation: il est amnésique et est déjà venu chez elle plusieurs fois par le passé.
Les jours passent, et notre héros reçoit successivement plusieurs lettres de son premier « lui », qui lui racontent pourquoi il est dans cet état et les dangers qui l’attendent. En effet, Eric Sanderson est traqué par une étrange requin, le ludovicien, qui le chasse en vue de le dévorer, lui et ses souvenirs. Selon ces lettres, afin de s’en débarrasser, il a besoin d’un certain Trey Fidorous, qui pourrait l’aider. À cet instant, tout en essayant de fuir cette bête immonde, il va mener ses recherches, reconstituant son passé perdu grâce aux lettres qu’il s’est laissées, et redécouvrant un amour oublié.

Deux avis sur la question

Metal D. Luigi
Steven Hall signe ici un texte pour le moins intrigant. La complexité submergée dans son premier roman ne peut que nous laisser enthousiasmés pour la suite promise.
Bourrés de références et de clins d'œil, rien qu'à la première lecture on peut dénoter aisément les nombreuses inspirations. Des Dents de la Mer, à Matrix ou encore Memento pour n'en citer que trois, Steven Hall n'a pas chaumé sur l'imagination.
Combiner autant d'éléments, pour en faire une théorie originale, accrocheuse, simple mais à la fois complexe et qui surtout tient la route, ça tient du génie.
Simple et à la fois complexe. Voila comment je décrirais les "Raw Shark Texts".
D'abord nous avons une histoire non linéaire qui s'entremêle et bifurque dans divers autres points de vues.
Libre au lecteur de les analyser en profondeur ou non.
D'ailleurs la fin du livre propose une dualité bien trouvée qui laisse libre cours à l'interprétation de chacun.
Certains pourraient aisément attribuer ce voyage hallucinant à un narrateur qui n'a plus toute sa tête. Ou d'autres croiront éperdument en la santé mentale du héros et accepteront totalement la mirobolante théorie des flux conceptuels d'informations. Chaque lecteur choisira la version des faits qu'il préfère, selon à quel point il est prêt à étaler la complexité de sa vision.
Le livre est plein de moments forts et inoubliables. On ne sait jamais ce qui nous attend au prochain chapitre, le lecteur découvrant les nombreux secrets et révélations de l'univers en même temps que son protagoniste confus et perdu. Le destin lui tombe dessus et il ne sait même pas à qui faire confiance, ni même s'il peut faire confiance à lui même...
L'ouvrage offre aussi une touche unique avec l'inclusion de nombreuses et hypnotisantes "images textes" la plupart du temps représentant un (in)fameux ludovicien qui hante la vie de notre sujet principal. De quoi insuffler une vie aux textes =P
Pour finaliser mon avis, "The Raw Shark Texts" est un livre puissant doté d'un imaginaire extraordinaire.
Une lecture terriblement accrocheuse qui entre dans le panthéon de mes livres de références. En attendant impatiemment sa suite, je ne peux que vous recommander ardemment de vous le procurer.
Par contre il semble plutôt difficile à trouver en France et je pense qu'il faudra certainement attendre sa future sortie au cinéma, pour que l'œuvre gagne une seconde vie aux yeux des éditeurs et public français.


VonSturm
Je n’ai jamais beaucoup aimé la science-fiction. Pour je ne sais quelle raison, je ne suis tombé que sur des bouquins qui ne m’ont pas plu, ou auxquels je n’ai pas accroché. Même le grand Philip K. Dick n’est pas parvenu à me tenir en haleine, ce qui est plutôt étrange vu la place de choix qu’il occupe dans ce secteur de la littérature, à l’instar de Douglas Adams (que j’ai apprécié modérément, par contre, vu son côté à part) et autres. N’ayant donc lu que (très) peu de romans de SF, et quasiment hostile à ce genre d’œuvres jusqu’à il n’y a pas si longtemps que ça, je tombe sur ce bouquin par l’intermédiaire de l’auteur des quelques paragraphes ci-dessus.
Selon ses dires, il a lu un livre « incroyable » , qui serait une « fusion de The Matrix et de Memento si on veut faire le plus simple possible » . La chose m’intriguant, il me montre la couverture et ça m’intéresse déjà plus. Je prends donc la résolution de me procurer et de lire ce livre un de ces quatre. Ce que je fis.
Et je ne fus pas déçu. Que nenni mes amis !
Sans vouloir répéter les quelques paragraphes du dessus, je vais néanmoins en dire quelques mots.
Bien que je n’aies eu accès qu’à la version française du livre (qui a été, je trouve, assez mal traduite), son contenu présente déjà largement assez d’éléments pour nous satisfaire. Je m’explique.
Ce bouquin possède deux énormes qualités selon moi. En l’espèce, il s’agit d’un scénario béton couplé à et basé sur des théories plus qu’intéressantes.
Dans les grandes lignes, les voici.
Les idées mises ensemble forment une sorte de liquide. Conceptuel, si vous voulez. Tout ce que l’on choisit, décide, crée, produit, réfléchit, invente, vient agrandir cette masse aquatique imaginaire, qui se décline en de multiples courants, fleuves, rivières et/ou torrents de pensée, parcourus par des poissons tout aussi conceptuels allant d’inoffensif à très dangereux (à l’instar du ludovicien). Sans que nous nous en rendions compte, ces êtres vivants constitués de mots et de chiffres vivent avec nous, sans que nous les voyions, et font partie intégrante de notre société. Et nous entretenons, malgré nous, ce flot incessant, qui constitue en soi une sorte de monde parallèle dans lequel on ne peut que difficilement entrer, via des brèches menant à ce que l’on appelle le non-espace.
Un genre de Monde des Idées de Platon qui se trouve à notre niveau, en somme…
Concernant le scénario autour duquel cette théorie s’articule, on se retrouve presque seul avec Eric Sanderson, dans sa quête homérique pour retrouver la vérité et rallumer les lanternes de sa mémoire tout en essayant d’échapper au sort qui lui est réservé. On se sent transporté par le personnage, confronté à ses vives émotions, ce qui amène rapidement à avoir une vive empathie pour ce pauvre homme traqué.

Pour conclure, je me contenterai de dire que cet ouvrage m’a plus ou moins réconcilié avec la science-fiction. Disons que je l’observe à présent sous un autre angle. Positivement du moins. Eh dire que c’est le premier roman que fait Steven Hall, je n’ose pas imaginer les suivants…
Et puis, vous en connaissez beaucoup des bouquins qui présentent des concepts aussi fantasmagoriques que des textes vivants ?

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Le mystère des Chapitres Négatifs
Raw Shark Texts contient 36 chapitres de bases qui composent le roman. Ce sont ces 36 chapitres que vous trouverez dans la l'édition française qui franchement ne s'est pas trop foulée pour nous apporter la complexe vision de l'auteur.
Chaque chapitre possède une surnommée version négative de lui même, ajoutant un bout de texte additionnel à une lecture déjà bien riche. Beaucoup de pays ont eu le droit à un ou plusieurs chapitres négatifs bonus. Comme vous pourrez peut-être le deviner, les français n'en ont pas eu le droit à un seul. Faute apparemment à un éditeur qui n'a pas jugé digne d'intérêt le premier roman de Steven Hall.
À noter que les chapitres négatifs ne se trouvent pas tous éparpillés dans les différentes éditions du livre à travers le monde. L'auteur a organisé un "Alternate Reality Game" (une espèce de chasse au trésor dans la vie réelle) pour les fans du bouquin. Il y a par exemple beaucoup de pages cachés à travers Internet.
L'auteur est clairement un fan d'énigmes et de mystères. Il suffit de constater comment il a annoncé son deuxième livre.

Mais qu'est-ce que sont donc les chapitres négatifs ?
Difficile à dire exactement, ils apportent tous une couche supplémentaire d'informations intrigantes mais pas forcément évidentes et claires. Certains ont la taille d'une page, d'autres ne sont qu'une paire de lignes et certains sont plus grand que leurs propres chapitres originaux. En ce jour, ils n'ont pas encore tous été trouvés.
Les chapitres négatifs sont donc pour la plupart une simple mais bienvenue couche additionnelle d'informations et de détails sur l'univers fascinant du livre.
Je vous laisse en compagnie de la page regroupant tous les chapitres négatifs dévoilés à ce jour.
Ça ne vous dira pas grand chose si vous n'avez pas lu le livre. Mais à terme de curiosité, ça vous permettra de constater à quel point l'auteur s'est lâché dans son délire et avoir un aperçu de la profondeur du bouquin.


Metal D. Luigi et VonSturm

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