Le saviez-vous ? Quelle est l'origine du caractère @ ?

03/04/2010 11:22

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Symbole d'Internet, de la modernité, de la mondialisation, de la communication banalisée, le symbole @ participe à l'élaboration des adresses qui accompagnent les milliards de courriers électroniques qui voyagent chaque jour à travers le monde. Et chacun d'entre nous (même vous, oui vous, chers lecteurs) utilise machinalement la célèbre arobase sans se douter des passionnants débats que ce caractère (on peut même dire que c'est l'un des plus employés sur l'ensemble de la planète) suscite toujours au sein de la communauté linguistique.

Une première hypothèse nous conduit donc au Moyen Âge, à l'époque où les moines copistes utilisent des raccourcis connus sous le nom de "ligatures". En gros, cela consiste à fusionner deux lettres successives en un seul signe plus facile à façonner dans l'élan de l'écriture manuscrite. Objectif : aller plus vite et gagner un peu de place. Ainsi, à propos du caractère @, l'attention se porte sur le mot latin ad qui signifie à ou vers. En ce temps là, le d ne se calligraphie pas en utilisant un trait vertical. Il s'écrit d'un seul jet, avec une sorte de dos rond qui se termine vers la gauche (une sorte de 6 retourné). Et ce d recourbé aurait donc finalement absorbé le a. Les deux lettres auraient ainsi fusionné pour produire l'arobase : @. Cette explication vient de surcroit renforcer l'appellation américaine de l'arobase. En effet, Anglais et Américains disent at pour désigner le caractère @. Or at est la traduction littérale du ad latin.
Tout serait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes copistes possible. Fin ? Hé bien non ! Malheureusement, aucun chercheur n'a pu étayer cette hypothèse par l'exemple ! En effet, dans les manuscrits du Moyen Âge, on rencontre de nombreux ad classiques (écrits en toutes lettres) mais pas de @. De surcroit, pour calligraphier le ad latin en toutes lettres, les copistes semblaient préférer (jusqu'au XIIIe siècle au moins) le A (proche de notre majuscule d'aujourd'hui) au a minuscule. A l'évidence, cette lettre A se prête beaucoup moins bien à la fusion avec le d recourbé pour produire une arobase.
Conclusion : le doute subsiste ! Cherchons donc ailleurs ...

Il convient donc d'explorer une deuxième hypothèse en se projetant cette fois dans la seconde moitié du XVe siècle. On va s'attacher tout particulièrement dans la corporation des typographes qui accompagnent l'invention et l'essor de l'imprimerie vers 1450 - 1455. Selon la thèse de quelques étymologistes, le nom français de arobase serait la contraction de "a rond bas de casse".
Il faut savoir que la casse désignait le meuble où les ouvriers typographes classent leurs lettres. Et ils rangent les minuscules dans les tiroirs du bas. Ces lettres sont donc appelées des "bas de casse". Aujourd'hui encore, journalistes, maquettistes, correcteurs et imprimeurs disent "bas de casse" pour désigner les lettres minuscules.
Bref, si la formule désigne un a rond (c'est-à-dire un a entouré d'un rond) minuscule dont la graphie semble correspondre à l'arobase, rien pourtant dans cette approche étymologique du terme ne vient éclairer le mystère de l'origine du sigle. Et encore moins son sens caché. En plus, la piste du ad fusionné en un seul caractère qui serait le caractère @ s'éloigne de nouveau. Car, dans les bibles imprimées par Gutenberg (1400 - 1468), ad apparait toujours en toutes lettres et non pas sous la forme contractée de la ligature (cf plus haut). D'ailleurs, cette arobase ne figure pas dans les reproductions disponibles des caractères utilisés par Gutenberg. Toutefois, les tenants de la piste latiniste font remarquer que le signe a surement été utilisé dans des documents commerciaux, comptables ou juridiques. Bref, dans des écrits sans valeur littéraire (ce qui expliquerait que Gutenberg et les tous premiers imprimeurs n'aient donc pas eu besoin du caractère @). En revanche, on trouve effectivement la trace manuscrite de l'arobase dans les écrits de marchants vénitiens du XVIe siècle. Mais ce caractère désignait alors une simple unité de mesure ...

Cela nous amène donc à notre troisième champ de recherches ... L'Espagne du XVIe siècle. À cette époque, une unité de mesure de poids porte le nom d'arroba, une dérivée probable de l'arabe ar-rouba, "le quart". L'arroba n'aura officiellement plus cours à la fin du XIXe siècle (au moment où l'on adopte le système métrique). Cependant, au tout début du XXe siècle, plusieurs encyclopédies mentionnent toujours le terme arroba qui définit une unité de poids (12,780 kg) symbolisée par le sigle @. Cette fois, on tient très clairement une véritable arobase qui dispose d'une origine phonétique satisfaisante et qui est pourvue d'une utilité commerciale et sociale. Reste maintenant à savoir si les marchands espagnols inventèrent intégralement ce symbole ou s'ils s'inspirèrent d'un graphisme antérieur. Et peut être celui des marchands vénitiens ... Pourquoi pas ...
Cette troisième voie de recherche sur l'arobase ne remet pas en cause l'approche étymologique du "a rond bas de casse", mais l'étymologie du mot arobase peut tout aussi bien découler du arroba espagnol. On peut même conjuguer les deux pistes : un " a rond bas de casse" fut choisi par les typographes pour formuler le arroba qui donna naissance à l'arobase.

Enfin, tournons nous vers les États-Unis (encore eux) pour constater que le caractère @ apparait dans des expressions commerciales du XIXe siècle. On peut alors lire des formules du type : two shirts @ $ 25. Ce qui se traduit par : deux chemises à 25 dollars l'unité. Le signe @ s'emploie ici pour remplacer at (à). Ce symbole a été très largement utilisé dans les factures, prospectus commerciaux et étiquetage des prix dans les magasins. D'aucuns lui avaient donné le nom de "a commercial". Et ce caractère spécifique se retrouve sur certaines machines à écrire (mécaniques) dès la toute fin du XIXe siècle, avant de se répandre sur tous les claviers au siècle suivant. Puis ensuite sur ceux des premiers ordinateurs vers 1950. Mais ce graphisme ne signifie plus grand-chose pour les informaticiens, même si chacun sait encore qu'il se lit at (à, vers, chez) en 1972, l'année de la mise en orbite du e-mail. Les inventeurs du courriel cherchent alors un caractère qui ne peut en aucune façon se retrouver dans l'orthographe d'un nom propre, voire d'un nom d'entreprise ou d'institution. Et leur choix se porte au final sur le signe @ qui, au passage, reprend du même coup son sens latin profond ad (vers).
Marginalisé depuis des décennies, le symbole @ va finalement s'imposer pour architecturer les adresses des courriels : el-d-brokeur@pavillondesfous.com (ce qui signifie el-d-brokeur chez le pavillon des fous.com). L'arobase prenait son envol pour s'imposer rapidement dans le monde entier, mais en conservant toutefois moult secrets.

Rapprochons-nous encore un peu si vous le voulez bien ...
Certes, Portugal et Espagne restent fidèles à leur référence à l'arroba, mais si vous jetez un regard rapide sur les autres pays, vous constaterez qu'il n'en est pourtant rien ... Voyez plutôt ...
Le caractère @ s'utilise dans le monde entier, mais il a chaque fois des noms très différents. La queue de singe s'utilise à la fois en Allemagne (klammeraffe), aux Pays Bas (apestaart) et en Finlande (apinanhäntä), mais ce dernier pays utilise aussi le terme kissanhäntä (queue de chat). Les Suédois, quant à eux, préfèrent kanelbulle (bâton de cannelle), tandis que les Danois, eux, optent plus pour snapel a (ce qui signifie "a en trompe d'éléphant"). De leur côté, les Hongrois adoptent kukac (ver de terre) et enfin, les Italiens choisissent chiocciola (escargot).
Ce rapide tour d'horizon montre que le caractère @ garde le plus souvent une image positive en mettant en scène des animaux populaires comme le singe, l'éléphant ou le chat (mais quid du ver de terre ?), mais de tels exemples prouvent surtout que la désignation de ce caractère s'attache uniquement à transcrire de façon évocatrice son graphisme (en l'occurrence la plupart du temps des animaux). Que la queue soit de singe ou de chat, elle n'a rien à voir avec le ad latin ou le at américain.
Le dessin de la lettre l'a emporté sur une traduction littérale. Ce qui prouve bien que l'on ignore dans chacun de ces pays l'origine et le sens de ce symbole !


el-d-brokeur

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