The Wire

28/02/2010 16:10

Si le nom de THE WIRE vous évoque quelque chose ou suscite en vous un tremblement d’excitation, laissez-moi vous féliciter pour votre culture télévisuelle américaine ; si le nom ne vous dit rien, ce n’est pas grave : d’une part vous allez bientôt en savoir plus, d’autre part la série dont je vais parler a surtout inscrit son titre de noblesse auprès des média, où elle a été plébiscitée. Pourquoi ? Je vais y venir.
La distribution en France de THE WIRE, rebaptisée sobrement pour l’occasion en SUR ÉCOUTE, a été faite dans l’indifférence générale, que ce soit du public (même 5 ans après leur sortie, les coffrets DVD sont toujours à 50 € chacun), de la presse générale ou de la télévision (il n’y a que Jimmy qui l’a diffusée à des heures indues). Pourtant, la série a acquis aux Etats-Unis le titre de « meilleure série de toute l’histoire de la télévision américaine », excusez-moi du peu. Paraîtrait même que Barack Hussein Obama la regardait. Diantre. Si votre curiosité n’a pas été titillée à ce niveau de l’article, je ne peux plus rien pour vous !


"Don't matter how many times you get burnt, you just keep doin' the same." – Bodie

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Oh, tiens un générique. Composé habillement de plans provenant majoritairement de passages clefs de l’intrigue, sans qu’ils ne dévoilent un micro-chouïa de celle-ci, et de variations différentes par saison de la chanson de gospel "Way Down In The Hole", on peut dire qu’il est parfaitement réussi !

THE WIRE a été créée par David Simon, un ex-journaliste du Baltimore Sun et coécrite avec Ed Burns, un ex-inspecteur de la police criminelle de Baltimore. Des gens qui n’ont peut-être pas un curriculum artistique permettant de prévoir qu’il allait créer un chef-d’œuvre télévisuel (j’emploie les grands mots dès maintenant), mais il faut leur accorder deux grandes qualités : l’écriture et la connaissance de leur sujet.
Pour ceux qui ne le sauraient pas (et je doute qu’en dehors des géographes, des Science-Posars et des Américains, les gens le savent), Baltimore est l’une des villes des Etats-Unis parmi les plus peuplées (son agglomération est la quatrième plus importante du pays). Située entre New York et Washington D.C, cette ville cumule pauvreté (20 % de sa population vit sous le seuil de pauvreté), criminalité (près de 2.000 crimes pour 100.000 habitants) et coloration (60 % de sa population est d’origine afro-américaine). Autant dire qu’on fait plus joyeux.
Dès lors, il paraît un peu étonnant que peu de séries avant THE WIRE aient pris place dans ce contexte sociogéographique riche et intéressant à aborder.

En quelques mots, la série parle de Baltimore en tant que ville et personnage : policiers, trafiquants, politiciens, fonctionnaires, syndicalistes, citoyens... Autant de points de vue qui vous être abordés pendant 5 saisons de 60 épisodes (d’une heure chacun) et qui font s’efforcer de dépeindre une réalité sans fioriture ni de parti-pris.
Bien sûr, je pourrais parler des intrigues qui vont servir de fil conducteur à la série, mais ce serait en gâcher le plaisir de la découverte.


"Conscience do cost." – Butchie

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Une belle démonstration du fait que la série est dramatique sans pour autant virer dans la photographie sombre. Un choix artistique peu courant de nos jours, et pourtant, il est bon.

Tout d’abord, pour aborder THE WIRE, il faut en décortiquer la forme. Ayant pour aspect artistique de se rapprocher très fortement du documentaire, la série évite toute théâtralité (hormis de rares exceptions, les épisodes ne se terminent jamais par un twist) et propose une image des plus dépouillées.
Pour parler de la photographie, celle-ci se cantonne à offrir au spectateur une image colorée sans utilisation de filtres dégueux ou jeux de lumière complexes. Ce qu’elle offre se révèle très simple de ce point de vue, et paradoxalement travaillé à l’extrême. Un coin de rue reste un coin de rue, pas de lézard, mais il est beau. Beau tout en conservant un côté vétuste ( on est ghetto ou on ne l’est pas). Là est le premier coup de fouet de THE WIRE. La réalité est sans cesse graphiquement recherchée, mais la réalité pour elle seule ne sert à rien. Sa stylisation sans artifice la rend par contre diablement intéressante, tout en permettant au spectateur d’opérer une distanciation.
Néanmoins, la réalisation documentarisée ne se limite pas, et c’est une audace parfaitement relevée, à l’emploi d’une caméra à l’épaule et d’un zoom grossier et continu sur le visage des personnages (procédé immonde souvent utilisé dans les réalisations qui se veulent proche de la réalité, c’est d’une bêtise). Au contraire, rarement une caméra n’aura été si précise, si contrôlée et libre (paradoxe pas évident à expliquer autrement qu’en regardant la série) ; et rarement une série n’a employé une telle échelle des plans, ne se contentant pas de champ/contrechamp et de plans d’ensemble avec gros plans lors des dialogues. La variation à ce niveau est continue et toutes les scènes paraissent différentes dans leur réalisation et leur propos (une scène qui pouvait n’être qu’un plan-séquence comme une autre pourra être savamment montée). On n’a jamais l’impression de tourner en rond. On regrette un peu que certains plans floutent à outrance l’arrière-plan (j’ai souvenir d’une scène entière où le décor nocturne derrière les personnages est illisible, alors que ceux-ci n’hésitent pas à le qualifier de superbe ! Un comble), mais c’est globalement admirable. Et, au pire, on pourrait justifier ce parti-pris en disant que c’est une manière de dire au spectateur qu’essayer de voir le tableau dans son ensemble est très complexe, et qu’il faut mieux s’attacher à chaque détail indépendamment pour le reconstituer à sa convenance. Rien de grave, donc.

Cette plastique complexe et brute s’explique par la volonté des auteurs de ne rien dramatiser dans THE WIRE. Le propos de la série étant focalisé sur la perdition de la ville dans la spirale de la criminalité et de la drogue, il aurait pu en être tiré un triste show à sensation enthousiasmant le prépubère en manque de violence. Il n’en est rien. Les scènes d’action dans la série sont d’autant plus rares qu’elles ne sont généralement pas euphorisantes, et pour cause, la violence n’a pas à l’être. Il en ressort même plus souvent une impression de lenteur voulue, rappelant la lourdeur des institutions. Il arrive que les scénaristes décident de ne pas montrer des passages importants en ne les évoquant que par un bref échange. Bref échange qui en dit souvent long (la narration des sous-entendus est fantastique et rythme toute l’histoire) et qui permet de surprendre le spectateur dans ses choix de ne pas montrer ce qu’il attendait. Bien sûr, certaines scènes paraissent être des redites d’autres séries, on a des impressions de déjà-vu et il arrive que des enchaînements de passages soient trop gros pour n’être que des coïncidences ; mais dans sa globalité, la narration de THE WIRE est extrêmement riche et romancée (c’est de la fiction après tout !), sans pour autant tomber dans la dramatisation à deux balles.
De même, leur mise en scène est brute de béton et ne s’encombre pas de la spectacularisation de l’histoire. Si leur montage diffère toujours (comme vu précédemment), on retrouve en revanche toujours la même manière de présenter les faits. Explication devant le propos confus que je viens d’énoncer : l’absence de musique (si ce n’est celles qui sont inhérentes à l’histoire et le générique de début et de fin) et un cadrage précis, brut et non-dramatique à chaque scène brouille le spectateur dans ce qui l’attend. L’issue d’une scène n’est jamais prévisible, parce qu’aucun indice dans la réalisation n’est donné : un dialogue pourrait s’achever sur une fusillade ou une accolade qu’on ne le saurait pas à l’avance. Le drame ne surviendra donc que de la situation en elle-même, et non pas de la réalisation qui incitera le spectateur dans sa réaction émotionnelle.
De ces deux composants est mise en exergue la volonté des auteurs de créer une série qui se joue du spectateur par une surprise et un brouillage aussi bien narrative que mise en scénique. Ne serait-ce que par sa forme, on peut dire que THE WIRE ne prend pas le spectateur pour un imbécile, mais qu’elle le titille. Mais ce serait oublier d’aborder le deuxième point...


"No one wins. One side just loses more slowly." – Prez

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THE WIRE est certainement la seule série se passant dans les années 2000 où les policiers travaillent à la machine à écrire. C’est sûr que niveau glamour, LES EXPERTS battent à plate couture THE WIRE, mais niveau écriture par contre, c’est l’inverse.

Mais surtout, ce qui a fait la renommée de THE WIRE, c’est son fond. Ayant pour but de dépeindre une société en perdition, elle nous met face à un lieu où le manichéisme n’a pas sa place.
Quasiment tous les personnages sont à ce titre travaillés à l’extrême. Ce travail se traduit surtout par une galerie de protagonistes vertigineuse (à la louche, je dirais une vingtaine) de milieux sociaux différents (on doit pouvoir les classer selon 5 ou 6 « groupements », genre policiers, dealers, politiciens...) dont aucun n’est mis en retrait. Il y a, bien évidemment, des personnages plus centraux que d’autres, qui prennent parfois plus de place ou vampirisent l’intrigue (Jimmy Mc Nulty surtout) ; mais il y a toujours un moment où l’histoire prendra le temps de se pencher sur les autres. La saison 4 est un exemple fabuleux de l’utilisation de personnages en retrait dans les autres saisons pour arriver à l’une des intrigues les plus captivantes de la série, tout en laissant derrière les gros bonnets (Jimmy Mc Nulty, encore une fois). Cet approfondissement et cette richesse des personnages ne se limite jamais (et c’est quelque chose de rare dans une série, et c’est donc délicieux) à un passé qui les a conditionné à devenir gentil ou méchant parce que parce que parce que. Non. Ils sont tous plus ou moins ambiguës, révèlent parfois des côtés de leur personnalité qu’on ne soupçonnait pas, mais sont toujours cohérents et profondément humains (ce qui ne veut pas dire aider toutes les vieilles du quartier ou sauver le monde d’une attaque terroriste). Il arrive aussi que parfois, la narration fasse en sorte de cacher certains passages bien larmoyants qui construisent les personnages, et ce afin de ne s’intéresser qu’à la post-réaction et non pas la réaction en elle-même.
L’anti-manichéisme intervient donc, en mettant en scène des personnages aussi socialement compartimentés que complexes : un dealer ne sera pas forcément un mauvais garçon, de même qu’un flic ne sera pas obligatoirement un saint ; mais cela ne veut pas pour autant dire que le crime se justifie et que la loi, même brutale, n’est pas juste ; de même que la criminalité peut s’expliquer et la justice être confuse... Autant de problématiques qui renvoient à d’autres et ce indéfiniment, comme si les auteurs ne cherchaient qu’à nous embrouiller. A moins que ce ne soit une manière d’admettre qu’un problème en apparence simple révèle souvent des données beaucoup plus subtiles qui viennent compléter le tableau, sans pour autant y apporter une explication unique. Malin...

Mais ne parler que du travail formidable sur les personnages ne serait que voir l’arbre cachant la forêt, car l’histoire (servie par les personnages) se révèle être un bijou de questionnement social et de tentative de réponses.
Chaque saison (à l’exception de la deuxième, qui est vraiment à part dans la série et qui donne l’impression de temporiser l’action entre la première et la troisième ; un chaînon indispensable en somme) se propose de résoudre les problèmes de Baltimore par différents moyens. Avec des conséquences bonnes ou mauvaises, mais toujours dans un souci de faire plus qu’un constat, d’aller plus loin que la représentation filmique bête et méchante et de donner des pistes pour améliorer les choses. Car il n’est question que de ça dans THE WIRE, au fond. Aller vers l’avant, en essuyant des revers, mais sans jamais faiblir. En substance, c’est le message qu’elle veut faire passer ; en pratique, elle le fait passer de manière très subtile. Après tout, les réponses qu’on fournit, quelles qu’elles soient, ne seront ni noires ni blanches, il y aura des aspects positifs et négatifs, et THE WIRE rend terriblement bien ce constat pessimiste – pessimisme relativisée par le fait qu’elle n’arrête jamais de proposer des solutions. Que ce soit pour arrêter la criminalité (saisons 1 et 3) ou changer les institutions (saisons 4 et 5 ; la 2 étant vraiment très à part dans son propos et son ambiance), la série explore les possibilités avec gourmandise.
Cette force de la série de présenter problématique et solutions potentielles est ahurissante et démontre bien des qualités qui lui sont attribuées, et qui ont fait sa renommée auprès des média américains.


"All in the game..." - Traditional West Baltimore

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On pourrait croire à l’ambiance d’un film d’horreur. C’est une scène incroyablement badass en vérité. Sans être abusée, si si, c’est possible et c’est dans THE WIRE. Notez au passage l’aspect granuleux de l’image, tournée au numérique.

On voit donc que THE WIRE a une volonté autant artistique que thématique de brouiller le spectateur dans sa narration (pourtant très fluide) et son propos ; et ce afin de faire une peinture gigantesque, phénoménale et passionnante où questions et réponses s’entrechoquent. Mais si la série est d’un point de vue intellectuel excellent, ce n’est pas pour autant qu’il faut croire qu’elle n’est pas divertissante. Loin de là même ! L’humour intervient par petites touches, au même titre que la tragédie ; rien n’est surjoué, tout est parfaitement dosé. A tel point que même si les épisodes durent une heure, ils passent toujours à une vitesse incroyable. On ne s’emmerde pas une seule seconde ! De son rythme lent et posé surgit alors une puissance sans pareille, sans égale, dont le revisionnage est conseillé et se fera sans rechigner !
Autant de qualités qui font de THE WIRE l’une des meilleures séries américaines, oui, mais aussi l’une des plus grandes productions filmiques (c’est-à-dire que ce soit un film ou une série – THE WIRE a d’ailleurs une structure très proche d’un film de 13H par saison, comme dirait dop_) jamais faites. Et en plus d'être vrai, c’est succulent.

Je terminerai en vous conseillant de vous jeter dessus, si ce n’est déjà fait. Après tout, les 50 € déboursés pour chaque saison sont justifiés pour chaque seconde passée, et en ratio temps/prix, c’est beaucoup plus vite rentabilisé qu’un film de 1H30 à 20 €. Et au pire, pour les radins, je vous pousserai à vous précipiter sur Amazon.co.uk, où l’on trouve l’intégrale des cinq saisons dans un coffret pour 60 € environ, sachant que la VF et la VOSTFR sont comprises à l’intérieur ! Si après ça, vous ne vous laissez pas tenter...


Leto

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