100 Bullets

31/01/2010 20:02

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"Avez-vous déjà rencontré l'agent Graves ? C'est un vieil homme gris avec une mallette noire. Une mallette pour vous, que vous le désiriez ou non. Dans cette mallette ? La raison pour laquelle vous avez une vie de merde; car vous êtes un peu spécial, le saviez-vous ? Quelqu'un vous a fait du mal, beaucoup de mal; vous l'ignoriez peut-être, mais c'est le cas et croyez-nous, oh oui, croyez-nous, cette personne là, elle le mérite, de mourir. C'est de vengeance dont je vous parle, de revanche froide, de vendetta sordide, mais celle-ci est un peu spéciale, comme vous, car Mr Graves a un autre cadeau. Un produit de ces chers Mr Smith et Mr Wesson, accompagné par cent petites amies, cent copines indétectables, intraçables, du genre qui n'existent pas, pour les messieurs de la police. Le crime parfait à portée de main ! Attention quand même, ne vous prenez pas pour le maitre du Monde, elles ne "fonctionnent" qu'avec la cible associée, généreusement donnée et indiquée par une photographie. Ne vous réjouissez pas trop vite non plus, regardez donc cette photo avant ! Car que vous connaissiez le responsable de vos malheurs ou pas, vous risquez d'avoir de drôles de surprises au long du chemin. Et n'oubliez pas, un meurtre ne reste jamais totalement impuni..."

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"100 Bullets" est un comic écrit par Brian Azzarello et dessiné par Eduardo Risso. Il se place dans une veine directement Hardboiled / Noir : personnages tragiques et sombres, poids de la fatalité, bagarres sèches et nerveuses, dialogues enfumés et tutti quanti. Terminé aux USA après cent chapitres, la série en est à son neuvième volume en France, un peu moins de la moitié en fait.

Ce que raconte 100 Bullets est de prime abord très simple : une personne que la vie n'a pas raté, se voit offrir sa vengeance par mallette interposée. Se pose donc, dès cet instant, deux problèmes : doit-on accepter cette "chance" ou la rejeter ? Quelle que soit la réponse à cette première question, vient ensuite la seconde : qu'est-ce que cela amène pour la suite ? Ceci étant particulièrement important, si la vengeance est effectivement accomplie. Graves ne prétendra jamais le contraire : la vengeance qu'il permet n'est rien d'autre qu'un meurtre et donc, si le meurtre est parfait à chaque coup, le poids moral, lui, ne disparait pas par enchantement.

Pourtant, si ces histoires de vengeance occupent le début du comic, elles ne sont que la partie émergée de l'iceberg "100 Bullets". Graves n'est pas le bon samaritain, c'est une pourriture, bien sapée, peut-être, mais n'empêche que c'est un "crénios", un vrai de vrai. Graves n'aide personne, il précipite en général les gens dans la direction qu'il voudrait qu'ils prennent. Tout est lié à un plus grand plan, à quelque chose immensément plus grand... véritablement titanesque. Graves n'est pas qu'un costard grisonnant, c'est le warlord, ou plutôt c'était et semble-t-il, il n'apprécie guère de devoir conjuguer son activité au passé. Graves n'est pas seul et s'il parait dangereux, c'est que vous n'avez pas vu ses amis !

"100 Bullets" propose donc une lutte terrible entre deux bandes au travers d'une kyrielle de personnages. Vous connaissez déjà Mr. Graves, voyez donc Lono, le chien fou, un p*tain de colosse increvable; Cole, suave et raffiné, s'il ne vous a pas filé un coup de schlass ou un coup de son S&W avant. Voici quelques-uns des Minutemen. Introduisons aussi la plantureuse Megan, belle, séduisante, jeune, la vie devant elle, la femme parfaite ? En tout cas lui tourner le dos risque d'être votre dernière erreur. Mais tout n'est pas à jeter chez les gens du Trust. Prenons le petit Benito, une petite frappe richarde ? Un peu, mais surtout, quelqu'un de fatigué d'à peine 20 ans, une chance de cocu et un avenir tout tracé qui n'est pas pour lui. Les rôles sont donnés, certains comme la tragique Dizzy ou l'intriguant Mr Shepherd ont eux aussi leur place dans cette grande valse meurtrière, mais il n'est pas sûr qu'ils sachent réellement ce qu'elle est.

Dans ce monde, comme dans toute œuvre de Noir qui se respecte, il n'y a pas de chevalier sur son cheval blanc et Cie. Tout le monde est gris... ou rouge. Graves, qui parait respectable avec son air poli mais tranchant, ne semble plus si sympathique après sa rencontre avec son "ami" Daniel. Cole et sa gueule d'ange est à peine moins violent que l'abominable Lono, mais il est plus "délicat". C'est presque insensé qu'un si beau visage appartienne à une enflure pareille. Il n'y a pas de "méchants" ni de "gentils", il y a deux camps, ceux qui ont choisi le leur, ceux à qui cela à été imposé et ceux qui feraient bien de se grouiller de se décider. C'est une histoire triste, très violente, implacable, qui est narrée et il n'y a éventuellement que les "purs", Dizzy et Loop, pour s'en sortir intact moralement, pour l'instant. La galerie de persos est proprement phénoménale et il m'a été impossible de ne pas m'attacher à chacun, car tout le monde a quelque chose à offrir et rien n'est simple ici-bas. Chaque individu est léché dans sa conception et on assiste presque à une pièce de théâtre gigantesque et vulgaire où tous sont le personnage principal à un instant donné. Un véritable travail d'ensemble qu'il est bon de saluer. Comme toute œuvre hardboiled qui se respecte, le badassism dégouline bien entendu de partout.

"100 Bullets" s'appuie donc sur des personnages bétons, un scénario très riche, plein de mythes américains, on baigne réellement dans l'American Dream, ou plutôt on s'y noie, car ce n'est bien sûr qu'une façade, un mythe somptueux, réservé à quelques privilégiés. Un travail de langue savoureux est de même à l'œuvre. Chaque dialogue est délicieux et il semblerait que l'auteur ait réfléchi à un style pour presque chacun de ses protagonistes : tantôt agressif, animal, cynique, précieux, sophistiqué, vulgaire, sarcastique,... Il y en a pour tous les gouts, mais pour un peu qu'on s'y intéresse, c'est un régal !

Côté graphique, on est loin d'être en reste : le travail sur l'ombre et le contraste lumineux est le plus saisissant et le plus évident. L'atmosphère sombre qui s'en dégage et qui saisit l'image à chaque page est lui aussi, parfaitement maitrisé. Que ce soit au niveau des visages, qui apparaissent subitement comme des dents et prunelles déchirant la nuit ou cette même nuit qui s'engouffre partout, comme un océan noir dans la ville et sur les gens, l'effet est partout au rendez-vous. Le découpage des planches et le rythme sont presque cinématographiques et on s'étonnerait peu de voir les personnages s'animer pour de bon. L'action est extrêmement bien gérée, entre poses et jeux de regards et violence sèche et instantanée. Quelques exemples semblent de rigueur... Glace sanglante et sourde / On déconne pas sur Dieu devant Milo ! / MIB dans le désert / Discussion dans une église

Breffons, "100 Bullets" est sans le moindre doute un des plus grands comics que j'ai lu à ce jour (avec "Transmetropolitan" et "Hellblazer" je crois). C'est puissant, sombre, beau, badass, maitrisé, complexe. Surtout, on sent que les auteurs prennent leur temps, se plaisent à raconter leur histoire, la densifie sans cesse, puis prennent une pause pour narrer quelque chose d'autre. Le travail d'ensemble est impeccable, chaque personnage se renvoyant la balle intelligemment, on saute d'une intrigue à une autre pour les raccorder petit à petit, avec beaucoup de fluidité. Graphiquement, ce n'est peut-être pas révolutionnaire, mais l'essence du Noir passe très bien dans ce monde de couleur du XXe siècle. Et pour finir, les questions que l'œuvre pose sur la vengeance, l'amitié, la violence, le destin, sont très justement développées.

Un magnifique travail pour un magnifique comic. Impérial.

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Go! Go! Minutemen!


SneV

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